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Emmanuel
Rivière (novembre 2007) |
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Marine Joatton retrouve dans l’expérience intime
de sa recherche des processus et des concepts plastiques qui la
situe loin de l’imitation de modèles ou de styles
préexistants, mais proche d’un réseau d’affinités
électives, où l’on pourrait trouver Hugo,
Michaux
et Cozens
pour leurs spéculations sur l’art de la tache, mais
aussi Artaud
et Basquiat,
pour leur faculté à trouver dans l’art de
la rature quelque chose comme du «sublime» à
rebours ; Baselitz
aussi, dans sa manière de disloquer les corps, et dans
sa propension à rendre monumental le geste du peintre.
La distinction traditionnelle entre la «scène»
et le «fond» paraît absolument caduque dans
le travail de Marine Joatton ; car sans cesse les «figures»
s’en retournent à leur état initial, c’est-à-dire
à l’informe, au débris, à l’ébauche,
au presque rien, voir au rien du tout, et à l’effacement
quasi-total. Chaque apparition d’une tache sur le fond peut
se transformer à tout moment en un doigt, en une jambe,
en une moitié de corps, voir en une créature tout
entière qui apparaît là comme un génie
solide… Mais dès que la créature semble atteindre
une sorte de plénitude qui la rendrait presque amicale,
elle se démembre aussitôt, se délite, dégorge
; elle se défait dans les ratures et les effacements successifs
jetés à la volée ; la figure retourne peu
à peu à son fond originel, et c’est justement
ce fond jamais stabilisé qui constitue peut-être
la vraie matière de l’œuvre, et non pas le fantastique
ou l’invention des figures.
Marine Joatton travaille généralement
à l’addition d’éléments expressifs
qui vont coloniser peu à peu l’espace, et l’artiste
se montre sur ce point particulièrement prolifique. L’espace
de la feuille ou du tableau est pris en effet comme un champ d’expériences
germinatives infinies. L’artiste œuvre d’ailleurs
autant à la multiplication de séquences graphiques
«abstraites» (taches, macules, tracés incertains,
gribouillis…) qu’à la multiplication d’indices
plus ou moins figuratifs, dont certains sont clairement liés
à un corps sexué. Les formes symboliques utilisées
(doigts, cornes, phallus, branches, bourgeons, …) renverraient
d’ailleurs à une sexualité naturante et proliférante,
hors norme, dont l’élan vital transforme tout le
fond en un champ fertile et panthéiste, délirant,
saturé de semences et de corps en gestation, ébauches
en devenir, vouées à l’autofécondation
et à la
multiplication… L’espace de la feuille ou du tableau
ressemble alors au «champ ouvert» de la peinture pariétale,
où les figures peuvent se recouvrir et s’enfouir
les unes les autres à l’infini, et où les
corps multipliés peuvent se développer in extenso
dans toutes les directions de l’espace.
Voir aussi une version
de ce texte en anglais sur le site de la Galerie Eric Dupont
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Henri
Bordes : Un monde retourné (2006) |
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Si les chiens dessinaient, mais il n’est pas certain qu’on
le leur ait jamais permis, leurs graffitis ressembleraient sans
doute aux nôtres. On y verrait des choses contraires, des
choses qu’on ne dit pas, un concentré d’obsessions
se cannibalisant, un enchevêtrement de formes à l’identité
hésitante; le maître lécher son chien, des
membres tapis dans l’image, les dessous des hommes, des
devinettes sans rien à deviner, ça inquiéterait
les chats et les caniches.
Tout cela, et d’autres choses, on le retrouve dans les dessins
de Marine Joatton. Ils ont en commun avec ceux des bêtes
de laisser les choses se faire d’elles-mêmes, l’absence
de vouloir bien faire, de ne pas chercher à réconcilier
les formes brouillées ni à démêler
ce qu’elle a patiemment embrouillé.
Cette manière d’entretenir la maladresse et le parasitage,
de s’inventer une mythologie dérisoire et préférer
l’imperfection à toute facilité peut faire
penser au parcours imprévisible de la taupe dans son combat
contre la pelouse, ou à une couturière qui s’évertuerait
à faire des trous afin de les repriser : ça peut
déconcerter mais il y a là un certain plaisir. Celui
du fauve qui dévore délicatement sa proie et du
gamin s’appliquant à massacrer ses jouets préférés.
Un carnage, mais voluptueux.
Du dessin, elle évite le principal inconvénient
: celui, pour aller vite, d’appeler une chose par son nom.
Et on pourrait se demander ce qu’est un dessin réussi,
quand la réussite tient à la fois à ne pas
finir – pour laisser la tête accomplir ce travail
de digestion– et à ce qu’on n’y voit
pas trop précisément “quelque chose”.
Au contraire, dans les dessins de Marine, on y voit ce qu’on
veut et surtout ce qu’on ne voudrait pas.
Après tout, ne pas décrire, marquer le territoire
de la feuille d’un gribouillage minutieux, effacer les traces
et marcher dans ses propres pas pour croire qu’on est suivi,
se coller aux choses sans pouvoir s’en défaire, est
une pratique aussi valable que dessiner.
On peut rater beaucoup de choses, le train, une marche, le début
du film ou la mayonnaise, et pour se rattraper, mépriser
l’architecte, en vouloir aux œufs, aux acteurs et à
soi-même. On peut aussi considérer que le temps est
en avance, que l’escalier a raté le pas et le train
l’arrivée du voyageur, se consoler de ce que la réussite
n’est jamais que du ratage en sursis, mais que s’exercer
au faux-pas et tenir l’échec pour une réussite
pourrait n’être qu’une entreprise doucement
suicidaire si, il faut bien le reconnaître, la réussite
n’était effectivement au rendez-vous.
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Gaël
Charbau : Sur le fil (in Particules 2005) |
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Certes, il y a aujourd’hui une mode du dessin. C’est
en soi un paradoxe, puisqu’on aurait du mal à imaginer
un artiste ne passant pas par cette technique pour coucher immédiatement
une idée sur un support... pour les artistes, le dessin
a toujours été à la mode. Beaucoup l’utilisent
comme un résultat, un style en quelque sorte, Bruno
Peinado par exemple. Mais d’autres en font un outil,
disons un moyen d’organiser l’univers intime des pensées.
C’est le cas de Marine Joatton.
Son travail, depuis 2000, se décompose
en trois phases. De 2000 à 2002, elle réalise des
bêtes avec des substances organiques ramassées dans
des parcs ou en forêt (terre et foin agglutinés auxquels
s’ajoutent brindilles, épines, galles de chênes,
selon leur particularités formelles et suggestives…).
Généralement de petites sculptures à l’échelle
de la main, qui matérialisent en volume une dérive
vagabonde de l’imaginaire. C’est pour l’artiste
l’occasion de débrider un monde fictif, d’ouvrir
les portes de la libre association de matières et de répertoires
de formes. À partir de 2002, le dessin occupe une place
de plus en plus centrale dans l’univers de l’artiste,
dans une série qu’elle nomme Génération
spontanée. Il s’agit de petits formats, 30x30 cm,
très libres, représentant dans leur majorité
des paysages mentaux, peuplés de fragments où l’on
aperçoit ici ou là des figures humaines, des végétaux,
des animaux… Parallèlement se développent
ses «réservoirs», des centaines de croquis
qui pourraient s’apparenter à un journal de l’imaginaire,
qui alimentent en permanence l’ensemble des dessins et où
l’artiste puise et sélectionne des motifs par une
méthode toute «darwinienne».
Fait très important, la réserve
du support apparaît de plus en plus. Le blanc de la feuille
ordonne l’espace en circulant : il ne s’agit pas d’un
blanc de délimitation entre les motifs et les bords de
la feuille, mais bien d’un souffle, d’une réserve
de possibilités - équivalent peut-être aux
profonds murs noirs de Caravage.
Depuis 2004, Marine Joatton travaille
sur une nouvelle série, des formats bien plus grands qu’elle
nomme «Chaîne alimentaire». Elle estime avoir
trouvé l’équilibre entre le bon papier et
le bon format. Ses grands dessins sont le résultat d’un
véritable travail de funambule, où se mêlent
sans jamais se contredire de nombreux médiums ( vernis
à ongle, fluidine, pastels, craies, crayons, matières
écrasées… ) Le trait est pulsionnel, et fait
penser aux œuvres de Twombly.
D’emblée notre regard plonge, cherche, se faufile,
saute d’un point à un autre ; on se surprend à
rejouer la découverte d’une grotte préhistorique
: ici une tache devient le cul d’une bête, un tracé
bifurque et esquisse un rocher, un nuage de fusain postule un
fond à la scène, une main aux contours plus délicats
surgit. L’œuvre est généreuse, elle a
besoin du spectateur comme témoin du rapport passionné
que l’artiste engage avec la feuille. Le blanc omniprésent
est une exhalaison, il se baigne librement, il évite l’excès
: il inspire.
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Henri
Bordes : Un test de Rorschach pour taupes (2004) |
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Les objets de Marine, sculptures d'accidents
minuscules, dessins (qu'elle appelle dessins génération
spontanée pour dire que ça se fait tout seul) ne
sont pas très éloignés de ces constructions
animales qui pourtant ne doivent rien à l'art : toiles
d'araignées, nids, tissages, cocons... ou encore des images
que l'œil s'amuse à reconnaître dans les objets
naturels.
Ces formes présentes dans le bois, la pierre, ou même
la moquette quand celle-ci n'est pas trop récente, le regard
les attrappe et ne peut plus s'en défaire, elles ont une
manière obsédante d'apparaître, comme si la
ressemblance se situait au fond de l'œil et pas dans les
choses extérieures. Marine, en retravaillant ces taches,
ne fait que continuer le jeu d'associations, d'une forme qui en
appelle une autre, procédé qu'on retrouve dans les
œilletons, quelque part entre une trouvaille d'atelier (ce
sont des petites photos d'encre diluée dans le hasard)
et un test
de Rorschach pour taupes.
La rage de gribouiller obscurément comme on jette un sort,
ces feuilles grattées, griffées, fouillées,
et qu'on dirait marquées de patte d'animal plutôt
que par la main de l'artiste, dessinent le territoire d'un cauchemar
rose bonbon, où quelque chose de qualité animale
s'exprimerait sur le papier.
L'angoisse de la marmotte dans son terrier pourrait être
un bon moyen de se représenter le travail minutieux et
obsessionnel de Marine, ce concentré de mauvaises humeurs
(au sens de sécrétions animales), l'instinct distrait
et halluciné d'une bête enfouie qui, s'efforçant
d'effacer à la gomme les traces de son passage pour se
faire oublier, n'arriverait qu'à se découvrir un
peu plus.
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Réda
Otmane Telba : Bête (2004) |
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Les bêtes de Marine Joatton sont
d'une nature cachée, l'organisation sociale de leur monde
repose sur un impossible de la représentation. Aucun individu
n'a été doté du regard, chacun erre sans
être vu et ne sachant jamais comment se donner à
voir.
Les groupes privés du moyen de se reconnaître
parviennent pourtant à se constituer, les bêtes noires
qui ne sont pas des bêtes mélancoliques côtoient
d'autres bêtes en suspens à ne pas confondre avec
les antipodistes.
Du dessin à la sculpture Marine
Joatton dresse le mouvement en oppositions, s'amuse avec le paradoxe
qui nous fait oublier ce qui manque. L'œil ne vient pas justifier
la figure, il est évacué du champs de la perception
pour laisser place à une autre "anthropologie sculpturale"
crée à partir des restes botaniques.
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Kristell
Loquet et Jean-Luc Parant : Les bêtes de Marine Joatton
(2004) |
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Les bêtes de Marine Joatton ne sont
plus des poissons qui nagent dans l'eau, des serpents qui rampent
sur la terre, des oiseaux qui volent dans l'air. Elles sont devenues
d'autres animaux pour un autre élément, un élément
inconnu sur la terre. Comme si Marine Joatton était en
train de faire naître de nouveaux animaux et d'inventer
un nouvel élément.
En les faisant s'entre-dévorer et s'entre-accoupler*, Marine
Joatton les fait se reproduire et se multiplier en une infinité
de combinaisons jusqu'à faire naître une nouvelle
espèce animale dans laquelle se trouvent tous les animaux
réduits ou grossis à la même taille. Il n'y
a plus de petits animaux comme la souris ni de gros animaux comme
l'éléphant. Pour les faire entrer les uns dans les
autres et les faire s'accoupler entre eux, Marine Joatton modèle
tous ses animaux à la même échelle, comme
si le monde dans lequel elle les fait exister ne comportait plus
d'espace pour des animaux plus petits ou plus grands, mais un
seul espace pouvant contenir toutes les tailles. Ces animaux ne
sont plus petits ou grands pour occuper les distances les plus
lointaines ou les plus proches de l'espace, ils n'ont qu'une seule
taille, comme il n'y a qu'une seule taille humaine, parce qu'ils
sont parvenus, dans leur nouvel espace, à se projeter à
toutes les distances comme l'homme avec ses yeux se projette à
l'infini.
Comme si les nouveaux corps des animaux nouveaux de Marine Joatton
étaient des yeux capables de grossir et de réduire
le monde infiniment, des yeux ouverts sur l'espace sans fin des
yeux voyants de Marine Joatton.
* s'accoupler entre espèces différentes
: un chien avec une oie, une oie avec un cochon, etc.
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Marine
joatton : Les Taupes (1999) |
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Elle n'avait jamais su le prendre,
elle n'aimait pas le sortir de sa caisse,
elle n'osait pas y mettre la main.
Ma mère avait négligé l'hygiène de
mon cochon d'Inde.
Je découvrais trois grosses taupes dans la litière
de l'animal.
Elles avaient élu domicile dans les strates inférieures
de sa
paillasse. Elles déambulaient crânement dans ces
galeries
de foin souillé et de journaux pisseux,
Pouah !
Je sortis le cochon d'Inde de sa caisse et roulai sa couche en
sandwich pour l'ingérer.
Je savais pertinemment que j'avalais les taupes du même
fait.
Je recrachai le papier journal, ce n'était plus qu'un rouleau
tout fin et articulé comme des pinces d'araignée
de mer.
A l'intérieur du journal il ne restait que les yeux décortiqués
des taupes.
Je réalisais que j'aurais pu venir à bout des taupes
bien plus
simplement, avec un bâton par exemple, j'aurais pu les écraser,
surtout la grosse, j'aurais pu l'avoir. J'aurais très bien
pu éviter
de tout manger.
J'en voulais à ma mère d'en être arrivée
là.
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